En forêt

Vers l'âge d'homme

 

Vers l’âge d’homme

               
          Pour ne pas oublier que nous sommes dans l’année internationale de la forêt, voici une nouvelle écrite, il y a quelques années déjà, par des élèves de cinquième. Un rappel du « vrai » visage de la forêt du Gâvre pour vous faire rêver, une expérience vécue par un groupe de jeunes… Cette nouvelle a été primée par « Disney Chanel », a reçu le prix « Coup de cœur » du festival du livre de Montaigu.
 
                En ce printemps, notre classe a décidé de partir à la découverte de la forêt du Gâvre, riche de légendes et d'Histoire.

                Vincent, notre guide, qui a une étrange conception de l'orientation, s'amuse à lancer sa boussole en l'air. Nous le suivons malgré tout et nous enfonçons dans la forêt dense. Les ajoncs et autres arbustes nous griffent le visage, accrochent nos vêtements de leurs branches épineuses, telles des mains rugueuses. Chevauchant les ronces, plongeant dans les fossés, nous approchons des quais en béton, souvenirs de la guerre 39/45. Soudain, leur masse sombre et basse nous apparaît. Intrigués, nous scrutons les profondeurs du bâtiment à travers de petites fenêtres munies de barreaux. Des relents nauséabonds s'en échappent et nous font frissonner.

                C'est alors que je remarque l'étrange comportement d'Alexandre. A l'écart, concentré sur sa carte et sa boussole, il semble préparer quelque projet. Nous laissons nos sacs dans un lieu discret avant de repartir en petits groupes à la "chasse aux blockhaus".

                Alexandre est un grand rêveur aux yeux pétillants d'imagination. Depuis quelque temps, un peu solitaire, il regarde avec envie les amourettes naissantes dans la classe. Il admire particulièrement l'aisance de Sébastien, notre Don Juan sans complexe. Mais, comme il est timide et rougit pour un rien, il n'ose pas s'adresser à la belle Julie, une jeune fille tout à fait banale à mon avis, mais qu'il pare de toutes les qualités. C'est du moins ce qu'il m'a confié, quelques jours avant la sortie en forêt. Moi, Kévin, son voisin de classe, j'avais remarqué avec quelle attention particulière il suivait les cours sur l'orientation, calculait des azimuts, lisait et relisait les récits de légendes à propos de lieux-dits de la forêt. Il aimerait emmener SA Julie à la fontaine Pétaud, au cœur d'une chênaie. Aux temps anciens, son eau était réputée miraculeuse, capable aussi bien de rendre féconde une femme stérile que de faire naître ou détruire des liens d'amour.
                Je m'approche de lui. Il me regarde intensément et murmure:
                "Veux-tu m'accompagner?"
                Voyant ma surprise, il précise:
                "Je veux rejoindre la fontaine Pétaud. Je crois l'avoir située sur la carte. Viens avec moi."
                Après quelques instants de silence, je lui signale les difficultés de l'entreprise: les autres remarqueront notre absence, nous ne connaissons pas l'emplacement exact de la fontaine ... et les miracles, je n'y crois guère ...
                Mais, rien n'ébranle sa décision. Il a prévu de profiter de l'excitation provoquée par l'exploration de quelques blockhaus pour disparaître. Par curiosité et goût de l'aventure, j'accepte de l'accompagner dans cette entreprise insensée.
                Nous progressons depuis peu dans le sous-bois quand la surprise est à son comble: un immense bloc de béton armé s'étend devant nous! Perdu au milieu de la végétation, il a un air de désarroi. Nos regards sont attirés par deux grands trous sombres. Doucement, nous avançons vers ces ouvertures béantes. Petit à petit, nous pénétrons dans les entrailles du blockhaus où règne une atmosphère étrange. Vincent imite le cri de la chauve-souris. Notre sang se glace. Une odeur de chair pourrie hante nos narines. Peut-être des lapins morts dont les squelettes gisent sur le sol? Le son de nos voix résonne de façon lugubre, puis nous n'entendons plus que le glissement des pierres sous nos pieds. Enfin, le NOIR. Le NOIR de la peur est la seule chose palpable ... Lorsque nous sortons, la lumière nous éblouit.
                J'examine le visage d'Alexandre. Il est pâle, paraît hésitant. Pourtant, il murmure comme pour lui-même:
                "Nous sommes encore trop proches des quais. Le prochain sera le bon."
                Quelque temps plus tard, nous localisons sur notre chemin une étendue argileuse humide, gluante, qui, dès les premiers pas, s'avère sans fond. Alexandre s'y enfonce comme dans des sables mouvants. Ses bottes sont coincées et il reste là, immobile, sous les rires moqueurs du groupe. Sébastien et Vincent tentent de traverser en courant. Ils sortent couverts de boue des pieds à la tête et répandent autour d'eux une odeur nauséabonde. Ils ont bien de la peine à ôter leurs bottes poisseuses pour étreindre des chaussettes grisâtres. Mais ils ont réussi! Humilié devant les filles, Alexandre est plus décidé que jamais. Bientôt, la vedette ce sera LUI!

                Nous approchons d'un nouveau blockhaus que les ronces commencent à cacher. Ce sinistre bâtiment étouffé par la végétation nous fait penser à la dernière guerre, d'autant qu'il est précédé d'un énorme trou d'obus au fond duquel stagne une eau noirâtre. Certains se prennent pour des espions ... Nous nous baissons et observons les parois humides. J'échange un regard complice avec Alexandre. Résolus, nous nous introduisons sous la voûte basse suivis de quelques élèves. Une puanteur nous envahit rapidement. Nous entendons de l'eau couler goutte à goutte dans la pénombre. A mesure que nous avançons à quatre pattes, les parois deviennent plus collantes et le couloir que nous suivons paraît sans fin. L'air est étouffant ... Tout à coup, un bruissement venu des profondeurs nous fait sursauter. Nos compagnons font demi-tour à toute vitesse. Je serre la main d'Alexandre: plus question de reculer.

                "Des chauves-souris!" affirmé-je sans conviction pour le rassurer.

                Une lueur perce les feuillages et broussailles: nous atteignons rapidement la sortie du tunnel hanté. Mais nous ne sommes pas seuls. Un bruit de pas: Vincent, l'athlète intrépide, est là. L'aventure continuera à trois ou ne sera pas.

                "Viens, on t'expliquera", lui dis-je.

                Sans hésiter, Vincent, un sauvageon au crâne rasé, à la carrure impressionnante et à l'esprit futé nous emboîte le pas. Il a le goût du risque et savoure l'interdit avec un plaisir particulier.

                Après tout, son ardeur, son courage, pourront nous être utiles et personne ne doutera que c'est lui qui nous a entraînés ...

                En silence, Alexandre nous conduit plein Nord. Cinq minutes plus tard, nous nous arrêtons pour faire le point et donner les explications nécessaires. Carte et boussole à la main, Alexandre détermine précisément l'azimut de la fontaine Pétaud. Tout excité, Vincent fonce déjà à travers ronces et fougères...

                Un mince filet d'eau nous conduit finalement à la mystérieuse fontaine Pétaud. Alexandre n'a pas oublié la phrase de la légende: "Si tu veux une femme honnête, tu dois péter dans le trou au milieu." Il nous regarde hésitant, gêné. Pourtant, il s'est préparé. Il m'a avoué se nourrir de haricots blancs depuis deux jours! Vincent, moqueur, propose de le remplacer. Je l'entraîne un peu plus loin sous prétexte de surveiller les environs. Soudain, une "méga caisse" retentit. Nous nous précipitons. Alexandre est là, assis sur la margelle du puits, silencieux, déçu. Aucune sirène n'évolue dans les eaux, "pas de meuf", constate Vincent ironique. C'est alors que l'eau de la fontaine se met à tourbillonner. En nous penchant, nous croyons deviner un visage féminin. Alexandre affirme entendre une voix:

                "Recueille de l'eau de toutes les fontaines de la forêt. De leur mélange, tu feras deux parts: une pour toi, une pour moi et tu seras comblé."
                Nous le regardons incrédules, mais il paraît tellement convaincu! Et Vincent est si excité qu'il ne nous reste plus qu'à tenter l'aventure.
                Un examen attentif de la carte nous révèle la présence de cinq autres fontaines:
Le puy aux chats
Le puits de Perrigault
La fontaine au veau
La fontaine jaune
La fontaine Robin
                Des heures de marche en perspective!
 

                Première étape: le puits de Perrigault, décide Alexandre - c'est le plus proche. Le trajet est effectué avec l'enthousiasme des débutants. Le sous-bois lumineux de cette mi-journée printanière ne présente guère d'obstacles. Soudain, nous apercevons un vieillard qui ramasse de la mousse près d'une vieille cabane. Sans hésiter, Vincent s'approche et lui demande où se trouve la fontaine.

                "Savez-vous à qui vous parlez jeunes gens? Je suis le père Ygault. Je sais ce que vous cherchez et je vais vous aider en souvenir de mes amours de jeunesse."
                Le sourire d'Alexandre est radieux, mais il s'atténue à l'écoute des confidences du père Ygault.
                "Méfiez-vous. Vos autres rendez-vous sont bien plus redoutables. Il vous faudra affronter des chats sauvages aux griffes acérées, un veau hargneux, aussi teigneux qu'un sanglier, les fondrières de la fontaine jaune, l'épée de Robin des bois ...
                Cette dernière affirmation me paraît quelque peu saugrenue. Mais le père Ygault devance ma question:
                " Buvez un peu d'eau de ma fontaine et vous partirez vers les temps anciens. Elle vous communiquera force et ruse, et si vous réussissez dans votre aventure vous vous retrouverez au 21ème siècle, quelques minutes après avoir quitté vos camarades ...."
                "Foutaises!" murmure Vincent.

                Mais, Alexandre et moi sommes décidés à suivre les conseils du père Ygault. Nous recueillons un peu d'eau de sa fontaine dans une bouteille en plastique ramassée en chemin - Ah, ces touristes, si peu respectueux de la nature!- y trempons nos lèvres, et nous avançons sur l'allée des "Pas Portais". Et il faut dire qu'elle porte bien son nom. En un rien de temps, nous sommes transportés aux environs du "puy aux chats". Des miaulements rageurs nous figent sur place. Mais Alexandre est transformé. Il s'empare d'une branche qu'il manie comme une épée et s'élance vers l'eau espérée. Les chats, frappés par sa détermination n'osent pas se montrer. Seuls leurs cris de protestation attestent de leur présence. Nous le suivons, aux aguets. Même Vincent se tait et se tient sur ses gardes.

                "Et de deux! Ce n'est pas un veau qui pourrait désormais nous faire reculer. En avant!"

                Moi et Vincent, nous nous regardons, incrédules. Alexandre nous aurait-il caché jusqu'à présent des qualités dignes du célèbre empereur dont il porte le prénom? Plus question désormais de reculer! Et nous peinons à le suivre sur des sentiers à peine tracés. Soudain, il s'arrête devant un mince filet d'eau. La fontaine est tout près ...

                Déjà nous entendons un bruit de galopade.
                " La ruse vaincra! proclame Alexandre. Pendant que je détournerai l'attention de l'animal, vous irez chercher de  l'eau. Rendez-vous près de la fontaine jaune. Cette allée vous y conduira ..."
                Un meuglement digne d'un taureau l'interrompt. Il fonce en criant à l'opposé de la fontaine, poursuivi par les meuglements.
                Pas le temps d'hésiter, nous nous précipitons vers la source en évitant de penser à l'avenir. Vite, un peu d'eau, et une course effrénée dans l'allée de la fontaine jaune. Reverrons-nous Alexandre? Hormis nos respirations saccadées, le silence est retombé sur la forêt ...
                Et voilà que devant nous se dresse Alexandre! Un sourire triomphant fend sa bonne bouille ronde. Il semble même avoir grandi ... Comment a-t-il fait?
                "C'est mon secret. Et de la fontaine jaune gardée par une salamandre vous n'avez plus rien à craindre. Reste la dernière épreuve. Garde à toi, Robin!"
                Sur la carte, l'allée qui conduit à la fontaine Robin porte le sinistre nom d'"allée de l'homme mort". Mauvais présage?
                En fait, nous atteignons le lieu sans difficultés particulières. Nous recueillons une petite quantité de l'eau précieuse et étanchons notre soif. Mais, à peine avons-nous le temps de relever la tête que nous sommes précipités à terre. Un cavalier se tient devant nous. Du haut de sa monture, il nous regarde d'un air féroce.

                Nous nous croyons perdus. Seul Alexandre semble garder son sang-froid. Il sort de sa poche un sifflet. Affolé par le bruit strident qu'il émet, le cheval poltron réagit en désarçonnant son cavalier et s'éloigne au galop. Robin ne tarde pas à se relever et saisit son épée. Mais une étrange chanson monte tout à la fois de la fontaine et de la gorge d'Alexandre. Robin reste pétrifié, il ne peut plus bouger. Pas question de nous attarder, la fontaine Pétaud nous attend pour l'épisode de vérité.

                En chemin, je remarque que Vincent a bien changé lui aussi. Il ne marche plus en tête, a perdu son air arrogant. Souvent, il jette des coups d'œil vers Alexandre. Serait-il devenu jaloux?

                Près d'un chêne plus que centenaire, à l'écorce rugueuse, nous faisons une dernière pause. Alexandre entame une courte escalade. Il veut garder en mémoire ce paysage témoin de nos aventures et de son passage à l'âge d'homme. Puis nous affrontons en silence branchages, buissons, fourrés piquants, fossés, avant d'atteindre une allée bordée d'arbres magnifiques dont les branches semblent s'incliner à notre passage. Simple effet du vent ou hommage à nos talents d'aventuriers? Le murmure d'un ruisseau, encore quelques pas dans le sous-bois et la fontaine Pétaud est en vue. Les oiseaux chantent, les fleurs s'épanouissent. Alexandre, sa bouteille à la main, s'élance vers le puits. Il avale près d'un demi-litre de cette eau "magique" avant de verser le reste dans la fontaine.

                A mon grand étonnement, Vincent resté un peu en arrière, se précipite vers Alexandre et le renverse dans l'eau. Il est vraiment jaloux! Au même instant, des bruits de voix se rapprochent et toute la classe est là qui nous entoure. Julie, la plus belle, celle dont rêvent tous les garçons du collège, s'approche seule d'Alexandre qu'elle retire de la boue où Vincent l'a précipité. Elle lui offre ses bras et sa tendresse. Plus de rires moqueurs, mais des applaudissements ... Alexandre rougit de bonheur et, avec Julie, il partage à la fois la boue des chemins et la joie d'un amour naissant ... L'enfant timide est devenu un jeune homme courageux et volontaire.

                Quant à Vincent, il a vite oublié sa minute de jalousie. Plus tolérant et responsable, s'il ne croit guère au "miracle" des fontaines, il a néanmoins choisi l'eau pour s'affirmer. Depuis notre expédition, il suit des cours de natation. On dit même qu'il est devenu un champion et qu'il ne saurait tarder à découvrir la sirène de ses rêves au fond des piscines ...

                                                      Kévin, Vincent, Alexandre
                                                      avec la participation physique et intellectuelle de la classe 
Forêt,
Elle se disait
2011 c’est mon année
On va me respecter...
 
(Si vous voulez connaître la suite, parcourez la forêt du Gâvre, observez sa faune, sa flore…)