Lectures 3

Laure Subirana : Hasard et Perception - Gabriel

                « C’est une triste chose de penser que la Nature parle et que le genre humain n’écoute pas »  V. Hugo

                Cette phrase placée en exergue résume bien l’objectif de ce passionnant récit. Le héros auquel on a appris que « les escapades dans la nature valent mieux que de regarder la télé » se trouve confronté aux multiples agressions humaines à l’égard de la Terre : réchauffement climatique ; forêt devenue « usine à bois », plantations « rentables » nuisant à la biodiversité ; bétonnage avec « zones commerciales démesurées », « centres villes morts » ; animaux en voie de disparition ; élevages industriels ; ondes maléfiques et déstructuration des sols pour extraire gaz et pétrole ; eaux polluées ; « mobiles » et réseaux sociaux qui « ligotent la liberté »… Toutes ces confrontations sont délicatement intégrées aux aventures de Sylvain, ostéopathe mais aussi sourcier, « sorcier » initié par une vieille rebouteuse : « Tu pourras voir des choses que les autres ne verront pas. Tu entendras des réponses que les autres n’entendront pas. Tu feras le lien entre des événements que les autres ne comprendront pas. »

                Et c’est ainsi que le roman touche au fantastique, mais un fantastique qui trouve facilement des échos chez un lecteur observateur, ouvert à ce qui dépasse la simple raison, aux intercommunications entre humains, animaux, végétaux, sols… de mieux en mieux reconnus par les chercheurs. Je me souviens de Frédéric, ce jeune qui « voyait » dans la nature ce qui était imperceptible aux autres, de ce sourcier qui ressentait dans ses jambes les failles et cours d’eau souterrains bien ou malfaisants… Simples hasards ?

                Une saine et passionnante lecture donc. Pas d’ennui, un suspens constant. Mais aussi une incitation à réfléchir à la notion de progrès, à l’avenir de la Terre et de l’Homme à travers les ressentis, les hésitations de Sylvain confronté aussi aux incompréhensions et tensions familiales et sociétales.

 Ph Leclerc – Le ciel est toujours bleu

                L’auteur nantais est d’un optimisme absolu comme l’indique le titre. En s’inspirant de ses expériences personnelles, il imagine un tour du monde à vélo au niveau du cercle polaire arctique. Un jeune russe l’accompagne.

                Le récit se lit assez facilement, mais il est essentiellement centré sur les cyclistes, secondairement les paysages. Pas de véritables découvertes des peuples, des régions traversées et de leur économie, des  croyances et coutumes. Les réflexions philosophiques sont rares et inspirées par cette citation de Chateaubriand « Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent ». Les aventures sont relativement limitées : rencontre de l’amour en Russie, combat avec un ours, soutien des routiers canadiens, « visions » mal expliquées de l’initiateur de cette « rando »…

                Mais, ce qui surprend le plus un lecteur attentif, c’est l’oubli d’un correcteur, une forme de mépris de la langue française : erreurs d’orthographe à foison, non respect des règles grammaticales (concordance des temps, identification des narrateurs, emploi des pronoms relatifs, ponctuation…), dialogues souvent inutiles…

                En conclusion, un livre à offrir à un prof de français partant à la retraite… Une bonne transition : il pourra corriger, annoter, voire récrire le récit. Autre avantage : le froid du pôle arctique conserve, tout comme le « manger varié » (alternance de riz et de banquets dans les palaces) et « bouger » (à vélo autour du monde, c’est évident !). Sans oublier l’optimisme constant : « A croire que la difficulté nous rend joyeux […] Nous vivons dans un monde sans nouvelles où tout est positif et concoure à notre richesse immédiate ». Tout incident trouve une issue heureuse, des nuits dans les meilleurs hôtels sont offertes, pluie et vent « permettent de très bien rouler », les routiers sont plus que sympas… de quoi réconforter le jeune retraité à l’aube d’une vie nouvelle !

N. Delesalle – Un parfum d’herbe coupée
                « Des fragments d’enfance ordinaire ». Rien d’original, direz-vous. Et pourtant, j’ai aimé ce livre plein de simplicité, d’humour et surtout d’émotions. Des souvenirs qui viennent comme ça : « j’ai renoncé à essayer de comprendre comment les idées et les souvenirs étaient reliés entre eux » écrit l’auteur.
                Oui, j’aime cette simplicité faite de petits riens qui incitent à la réflexion, aident à comprendre comment un jeune garçon se transforme en homme; c e style où voisinent langage du quotidien et images poétiques « Je ne pense qu’aux cèpes, je ne sais pas encore comment les trouver, ces salauds, j’enrage, je crapahute des kilomètres en vain, mouche au vol erratique, je me cogne aux vitres de la forêt… »
                Chaque chapitre commence par un fait banal qui éveille tout un monde de souvenirs, nous embarque de digression en digression jusqu’à l’achèvement de l’aventure de départ. On s’en va de flux en reflux emporté par la vague des souvenirs. Un voyage parfois brutal, mais plein de saveurs où le lecteur se trouve à travers les images de la vie, de la mort aussi.
                Merci à l’auteur pour ce premier roman, ce parfum « d’herbe coupée », ce « plaisir, cette évidence… fragile… éphémère ».
 
Y. Pinguily – Même les poissons du fleuve pleuraient
 
                C’est avec une ironie mordante que Y. Pinguily retrace les mœurs de chefs d’Etats Africains avant tout « bouffeurs » d’argent et violeurs multirécidivistes. Une ironie qui s’étend à leurs protecteurs, fussent-ils français… tous prêts à des courbettes et mensonges au nom de LEUR intérêt suprême. Un monde où triomphe le sexe du mâle dominateur.
                Un récit dramatiquement loufoque dominé par le « bal des machettes » entre rebelles et pro-gouvernementaux dans cette « république du Juste Milieu » que l’on n’a aucun mal à identifier. Tragiquement instructif !
Une petite note d’espoir toutefois dans ce « marigot des pleurs » :
                « Reste-t-il un peu d’espoir pour ce pays ? Pour l’Afrique ?
-          La vie c’est comme un match de foot, il faut la jouer jusqu’au bout. La vie on peut la gagner même quand tout semble foutu. »
 
Romain Puértolas : La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel
 
                Un titre poétique qui traduit bien le ton du roman où l’imagination, la lutte pour « réaliser l’irréalisable » côtoie la sombre réalité : le nuage, c’est la mucoviscidose qui use une enfant dans un hôpital marocain. Une factrice parisienne va « déplacer des montagnes » pour la faire soigner en France et l’adopter… pourtant le moment est mal venu : c’est l’époque où les fumées d’un volcan islandais interdisent tout vol…
                Une histoire farfelue ? Lisez jusqu’au bout, vous comprendrez.
                Ce roman, ce sont aussi des rencontres pleines d’humanité, un récit optimiste où l’espoir est toujours présent. C’est un ami de la factrice qui confie l’histoire « rêvée » à son coiffeur et, malgré la totale invraisemblance, on se laisse emporter jusqu’à la « double fin » : la réaliste et la poétique achevée par le coiffeur.
                « Le plus important est ce en quoi vous croyez, que ce soit la vérité ou pas. La croyance est parfois plus forte que la réalité. »
                Pour chaque lecteur, un souhait emprunté au coiffeur : que ce récit vous donne « la force d’avancer. »
                                                                                                                                                                                                                              Laurent