Au pays des monstres

Au pays des monstres

 

Aux champignons

 

-          Il paraît qu’on en trouve plein en forêt…
Effectivement, les voitures encombrent les allées. Pas toutefois les bouchons nantais à la 1ère place du podium national… Quelques groupes entourent « le mycologue », mais pour la plupart, les champignons, c’est du chacun pour soi. Vous avez tous entendu « le connaisseur » vous déclarer avec un petit sourire malin un rien condescendant : « J’ai mon coin ! »
Faut-il prendre au sérieux tous ces spécialistes de la forêt, des bois et des champs ? Toujours est-il que cette année à « Chemins d’avenir », nous n’avons fait appel à aucun mycologue de renom. Pourtant, à trois, nous sommes partis un dimanche après-midi en forêt.
« Folie !  pensez-vous, le dimanche le sous-bois a déjà été visité, et pourquoi vivre si près de la forêt pour attendre la foule des week-end, »
Eh bien, c’est comme ça, l’envie est venue ce jour-là. Et nous voilà, panier à la main, stationnés près d’un bois de pins. Série de voitures alignées, pied des arbres ratissé… Mais la forêt, le grand air, la liberté…
Nous cherchons et trouvons des girolles, vraies ou fausses peu importe. Merveilleux pieds jaunes un peu caoutchouteux. Souvent le chapeau a disparu, mais la découverte suffit à notre satisfaction et motive la marche sur un sol herbeux, inégal. Moins passionné, Nicolas joue l’horloge et commente abondamment de sa voix de stentor. Pierre-Axel a le flair, le meilleur des trois chercheurs assurément.
-          Regarde cet engin vert ! Une invasion d’extraterrestres ?
Au cœur du bois un gigantesque tracteur allonge un bras tentaculaire. Monstre des temps préhistoriques endormi, dévoreur d’arbres assoupi… à l’affût peut-être. Nous approchons, impressionnés par le volume de l’engin au long cou. Du vert et du noir pour passer inaperçu. D’énormes roues qui tassent le sol et, cachées au creux de la mâchoire, une tronçonneuse, des dents qui serrent et broient. Et l’on se souvient des confidences d’un technicien de l’ONF lorsqu’on regrettait l’importance des abattages, l’étendue des zones dénudées en forêt :
-          Il faut bien rentabiliser les machines. Depuis la dernière tempête, elles se sont multipliées…
Film de science-fiction : les machines ont débarqué et s’imposent à l’homme…
Pas le cœur à continuer, nous quittons la forêt condamnée.
 
N.B. : Bien sûr, nous sommes conscients qu’une bonne gestion entraîne éclaircies et abattages, mais nous regrettons le machinisme qui tasse, coupe en lignes sans opérer de choix dans les plantations, crée des allées joies des chasseurs… nous ne parvenons pas à comprendre l’importance des superficies laissées aux bûcherons. Dans l’actuel contrat de plan seuls 25ha sur 4500 ha sont protégés et consacrés au vieillissement, et sans garantie sur le long terme. 0.6% de la forêt domaniale.
Sommet de la Terre au Japon en cette année de la biodiversité. Le principe de protection de 10% des océans et 13% des terres émergées est adopté par les présents… Combien déjà en forêt du Gâvre ?
 
Au pays des monstres
 

Nous voici dans l’allée de la Fontaine Robin. Marche agréable qui nous fait oublier le froid. Sur les bas-côtés, les feuilles rousses se recouvrent d’une poudre blanche, source d’espoir pour Benjamin :

-         Pourvu que ça dure, demain y’aura pas d’école…
   Nous approchons de l’ancienne voie de chemin de fer et cherchons en vain les deux chênes qui nous servaient de repères. Mais c’est vrai, Annie nous a prévenus, ils ont été abattus. Au sol, des branches brisées, vieux bras fracturés. Un cercle imposant marque l’emplacement du tronc couché plus loin. Faut-il encore se désoler que l’on n’essaie pas de garder davantage de témoins de notre passé, que les plus anciens chênes de la forêt n’aient plus le droit à la vie, aux chants des oiseaux, aux admirations des promeneurs… Nous avons été prévenus : 3 ou 4 arbres remarquables sont conservés ; une vingtaine d’hectares sur 4500 en zone de vieillissement ; le reste doit être exploité, on a besoin de bois.
    En suivant les traces d’un engin forestier, nous nous enfonçons dans une sorte de lande d’où émergent quelques chênes marqués pour un abattage prochain. A l’horizon, un pâle soleil tente de percer la couche nuageuse… au grand désespoir de Benjamin. Nous descendons vers la voie ferrée et gagnons le ruisseau du Perche qui coule à proximité. Traverser sur un tronc ? Nul n’ose. Mais Benjamin et Laurent repèrent un « rapide ». là, l’eau est peu profonde, avec les bottes on peut atteindre l’autre rive à sec. Pierre-Axel, avec ses « vieilles petites » chaussures de foot choisit le vol de l’ange vers un banc de sable qui forme un îlot au milieu du ruisseau. Saut. Arrosage garanti. Mais peu importe l’eau froide, nous partons vers le deuxième site signalé : une taille d’éclaircie dans les pins, route de l’Epine des Haies.
   D’énormes tas de jeunes troncs en bordure de route montrent que nous sommes arrivés. C’est là qu’il y a quelque temps, en cherchant des champignons, nous avons aperçu un impressionnant engin forestier. Il a fait son œuvre, ouvert des allées dans les plantations, creusé de profondes ornières, haché, coupé à des hauteurs différentes, blessé les arbres environnants, tassé le sol, éliminé les intrus (chênes, bouleaux…), endommagé le système radiculaire des survivants. Un bien triste spectacle.
    Nous sommes loin du travail des bûcherons qui choisissaient les arbres les plus chétifs, déterminaient au mieux l’angle d’abattage pour ne pas endommager la plantation. Pas de sol tassé, creusé, pas ce spectacle de « guerre de tranchées » selon le mot de Benjamin. Mais la machine va vite, est plus rentable à court terme. Moins de salaires à verser, plus de chômeurs. Oubliée l’ONF et ses beaux principes anciens, place à des sociétés privées plus soucieuse d’argent que de culture, de préservation d’un patrimoine forestier.
       Pas question ici d’incriminer  des ouvriers qui ne font que leur travail. Leur mission en forêt du Gâvre est prévue pour un mois et ils ne retrouvent leur famille que le week-end. Disponibles et accueillants, ils présentent volontiers les monstres qu’ils dirigent et dissimulent le soir au cœur du bois. Dans le poste de pilotage, pas de volant, mais de petits joysticks, un écran… comme dans les jeux vidéos. Des ornières ? C’est inévitable à la saison vu la puissance des engins utilisés. Mais ils s’engagent à les reboucher avant de quitter les lieux. Des emplois en moins ? C’est certain. Avec deux engins, l’un pour couper, l’autre pour transporter, ils remplacent toute une filière. Mais , n’est-ce pas l’évolution générale dans les entreprises ? En fait, une adaptation au monde d’aujourd’hui pour une forêt dont la priorité fixée par les instances de l’ONF est la production de bois… avec une rentabilité à court terme.

    La presse nous rapporte que les gâvrais voudraient bien garder pour eux seuls les champignons de la forêt, qu’ils se soucient de conserver leurs privilèges de pacage… Qu’ils pensent donc d’abord à sauver cette forêt que les animaux fuient, à remettre sur pied une ONF de plus en plus éloignée et démunie, à rétablir des zones protégées des cueillettes, du bruit, des abattages, à sauver les arbres les plus anciens et les plus remarquables, flore et faune rare… Peuvent-ils vraiment s’accommoder d’une simple « usine à bois » ? La « Maison de la forêt », c’est bien, mais il faut aussi conserver le patrimoine sur le terrain.

  Forêt, tu évolues au cours des âges. Pendant longtemps, tu connus de grands espaces de landes parcourus par les troupeaux et les chasses seigneuriales. Tu fus l’habitat des travailleurs : bûcherons, charbonniers, sabotiers, et tant d’autres petits métiers qui prospéraient en ton sein au point de susciter l’immigration, l’arrivée du train, l’exportation vers les Amériques lointaines. Durant l’ère napoléonienne, on sut t’organiser, tracer des allées, protéger des bois anciens pour de nobles usages. Cachettes de guerre, lieu de braconnage et de l égendes, refuge des animaux parcourue par les loups et les grands cervidés aux bois imposants. Forêt moderne où l’on tend à exterminer le grand gibier survivant, où des engins gigantesques martyrisent les sols et les arbres majestueux… Pour « cultiver » une forêt aujourd’hui, faut-il en passer par là ?

 
      Notre journée s’achève sur ces tristes réflexions. La neige s’est éloignée remplacée par la boue des nouvelles allées. Nous regagnons le jardin où un feu de branchages nous fait oublier le froid. Le soleil est revenu, il y aura cours demain…
 

Silhouettes dans la brume

   Matin breton de brume et fine bruine en suspension. Coton gris, vapeur douce qui enveloppe le paysage, étouffe les bruits.
   Et c’est en ce matin que nous avons rendez-vous pour une sortie « piste » en forêt. Bien entendu, ceux qui ont choisi l’heure matinale ne sont pas là. Qu’à cela ne tienne, après un salut aux chèvres, un peu de blé aux canards, nous partons vers les grands bois.
   Nous avons choisi une zone pas trop déboisée, aux éclaircies à dimension humaine. Le V de deux allées converge à nos pieds. En avant pour la victoire ! Mais déjà nous repérons dans le fossé un sac plastique abandonné. Encore des déchets, même au milieu de la forêt !
-          Regarde cette ombre là-bas… On dirait un cerf. Ca ne bouge pas… Maintenant on dirait que ça s’avance…
  Je scrute l’horizon, hésitant. Une forme se dessine bien au loin, ou plutôt deux…  
-    J’ai l’impression que c’est un vélo…
-  On dirait qu’il ne veut pas nous rencontrer. Aurait-il quelque chose  à cacher ? On va essayer de lui couper la route.
Soudain, la silhouette se fige. Nous sommes repérés. S’ensuit un étrange galop : l’être court à côté du vélo accompagné d’un chien, puis oblique rapidement sur sa droite et disparaît entre les arbres.                     
     Et nous nous enfonçons dans le bois pour essayer de trouver la trace des « fuyards », ce sera notre piste du jour. De temps en temps, nous nous arrêtons le regard attiré par un champignon, une souche… Sous l’une d’elles deux gros vers blancs se recroquevillent ; d’autres s’étirent, orangés, minuscules pattes tendues, tous figés sous le bois protecteur. L’ouïe aussi est au travail, mais ne recueille que le silence des grands arbres. Nul chant d’oiseau, nul crissement de feuilles à moitié liquéfiées dans la boue du dégel.
   Une allée… hé…hé… voilà bien de fraîches traces de roues, voire des pas de chien. Les silhouettes sont passées là. Une flèche indique une mystérieuse direction, un morceau de plastique noué à une branche pollue le paysage. Evidemment, nous l’ôtons… C’est alors que devant nous, à peine discernable au milieu de la brume, apparaît une silhouette. Elle vient dans notre direction : un cycliste et son chien !
   Brusquement ils s’arrêtent, restent pétrifiés au sommet d’une côte. Nous tentons une diversion en fonçant sur la droite dans un étroit sentier. Trop tard ! Les ombres fuient à nouveau en un rapide demi-tour !
   Plus tard, sur une allée lointaine, nous retrouverons la piste du cycliste et du chien, mais ils ont trop d’avance, ils garderont leur mystère.

   Retour par des sentiers brumeux, au milieu des sombres silhouettes des pins. Aux pieds, sous l’herbe sèche, se cachent quelques girolles orangées. A retenir…

   La matinée s’achève, douce et mystérieuse. Les casaniers ont eu tort.