Au pays enchanté

 Au pays enchanté

 
                En novembre nous avons bénéficié d’une invitation à la cueillette de champignons dans un domaine privé. Un jour gris, une heure insolite.
                A 16 heures, avec Patrick, nous franchissons le portail de la propriété et nous rangeons dans la cour devant les écuries rénovées. Deux femmes sont là, invitées elles aussi, déjà inquiètes de l’absence du guide, de la spécialiste des champignons, des gérants…
                L’attente nous laisse le temps de découvrir l’environnement. Derrière nous, sous la voûte des chênes, un tapis de cyclamens blancs et roses émerge de la pelouse. En face, des bâtiments en pierre entièrement rénovés. Un corps central, deux ailes, toitures neuves en ardoises, portes et fenêtres sombres contrastant avec les murs clairs. Sur la gauche, un préau dont le plafond est soutenu par d’énormes et longues poutres de chêne, environ 50 cm de côté ! En prolongement, l’habitation du gérant, proche de l’entrée, comporte une élégante tourelle. Des profondeurs émane une musique qui souligne le calme des lieux. Tout est propre, net, beau, impressionnant : nous avons rompu avec la triste monotonie du siècle…
                L’attente se prolonge… Soudain, un mouvement attire nos compagnes vers le château proche. Elles disparaissent sous un antique porche accompagnées, diront-elles, par une artiste peintre. Longue attente dont nous profitons pour faire le tour du château. Là aussi tout paraît neuf ou du moins parfaitement restauré et entretenu. Deux ailes blanches, une partie centrale rose ornée de formes géométriques, en briques semble-t-il : sûrement la demeure de la Belle au bois dormant ! Effectivement, tout dort dans cette immense bâtisse que les propriétaires n’occupent que quelques jours par an… En face, des appels de canards attirent notre attention. A l’arrière, des allées s’enfoncent dans la forêt déjà sombre en cette fin de journée.
                Patrickchamp17 heures : nous voilà à nouveau regroupés en compagnie de la gardienne du lieu enfin apparue. Guidés par son chien, nous empruntons une allée, franchissons la clôture « anti sangliers » qui cerne la forêt. Et nous sommes abandonnés à nous-mêmes pour une heure au cœur du bois. En fait, pour chacun les champignons sont surtout un prétexte. Patrick recherche des souvenirs d’enfance, les autres sont motivés par l’attrait de la marche et de la découverte.
-          Pourquoi une invitation aussi crépusculaire ?
-          Et si nous nous perdions ?
                Malgré les appréhensions, nous quittons l’allée, avançons sous les arbres… les pins ont été coupés l’hiver dernier, ne restent au sol que de minces branchages qui, avec les ronces, entravent la marche. Le sol est humide, les troncs des chênes et hêtres étonnamment habillés d’une épaisse couche de mousse. Le lierre rampe partout.  De multiples variétés de fougères témoignent d'une biodiversité préservée. Ici, pas de belles futaies, pas non plus de coupes rases, mais des troncs tordus, une humidité prégnante. Il faudra bien 20 minutes avant que nous découvrions une lépiote élevée… Encouragés, nous poursuivons entrainés par la pente… Une nouvelle allée, un cèpe pourrissant. Un pont.
                Des ponts, nous en découvrirons plusieurs, l’un est même en construction. Chacun domine un mince filet d’eau. Ce sont d’impressionnantes murailles de pierres taillées qui entourent et dominent une arche esthétique. En bordure du chemin, ils sont prolongés par des murets qui portent des prénoms féminins. Les filles et femmes des propriétaires, dit-on. Il en est de même des allées dont les entrées sont dominées par des pancartes en bois aux prénoms féminins.
-          Tiens, un chemin fréquenté…
           Visiblement de gros véhicules empruntent ce chemin boueux qui descend… vers un étang et un nouveau pont en construction.Logisfee
          Vision de rêve : de l’autre côté de la pièce d’eau, perchée dans un chêne, une demeure de fée (ou de sorcière) telle qu’on n’en voit que dans les BD et les livres d’enfants. Une importante construction biscornue avec ses murs obliques, ses toits pointus en forme de chapeaux. A la base nous distinguons un escalier. Des câbles soutiennent la plateforme de cet amas de « champignons » dressé au-dessus du sol. N’est-ce pas plutôt ici que vit la Belle endormie ?
-          Il paraît que les enfants du riche propriétaire passent là leur nuit de noce…
            Et nous voici rêvant au prince charmant, aux princesses, aux fées, aux sorcières… Une vraie plongée dans les contes de notre enfance. Furieuse de notre intrusion, une écrevisse de Louisiane se dresse sur la digue et tente de nous barrer le chemin. Que peut-elle penser de ces intrus géants ? Quel courage inconscient la pousse à l’affrontement ? Sait-elle qu’elle est l’envahisseur et que nous reculons inexorablement devant ses hordes lilliputiennes ? Devrait-on l’embrasser pour rompre le charme ?
           Mais la nuit qui tombe nous arrache à la contemplation. Un peu au hasard, guidés par les rares rayons d’un soleil déjà caché, nous suivons un sentier. Malgré la demi-obscurité, nous découvrons quelques cèpes et champignons comestibles. Dernière épreuve, alors que certaines évoquent un repli vers la maison dans les arbres pour la nuit, un « champ » de fragons. Patrick nous conduit au travers des plantes épineuses jusqu’à un bassin vide : lavoir ? Cuvette de tri pour le poisson lors des vidanges de l’étang proche ?
           En nous tenant par la main, nous franchissons un étroit muret, puis escaladons la digue qui ferme ce nouvel étang proche du château. Dans une anse, des lotus affleurent, au loin deux canards s’envolent…
          18h05 : nous avons respecté les horaires, la spécialiste des champignons nous attend, identifie et prodigue des conseils dans un local éclairé proche… Car la nuit est maintenant entièrement tombée… Et nous apprenons la cause de l’absence du guide : il a eu un enfant la nuit dernière. Un futur prince charmant ?
          Derrière nous le gérant ferme les portes du domaine, les portes du temps. Nous quittons le pays enchanté, plein de « charmes » au sens ancien du terme, pour notre monde « civilisé » si terre à terre. La pleine lune qui s’élève au-dessus de la forêt prolonge encore un peu les rêves… Une meute de loups ne hurlerait-elle pas dans les sombres lointains ?